Assmaa Rakho-Mom lauréate du « Concours de Nouvelles Banlieue Plus & Nos Quartiers 2015 »

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L’association Banlieue Plus & Nos Quartiers est fière et heureuse de vous annoncer qu’ Assmaa est la grande gagnante du concours de nouvelles Banlieue Plus & Nos Quartiers 2015. Ce prix lui a solennellement été décerné jeudi 19 novembre au Café Livres, rue Saint-Martin, à Paris.
La nouvelle d’Assmaa Rakho-Mom, L’Atelier, a su toucher notre grand jury, composé de l’auteur et scénariste Rachid Santaki, de l’écrivain Abdelkader Railane, de l’éditeur Alain Guillo et de la journaliste et auteure Sabrina Benali Škoda. Assma Rakho-Mom remporte le droit d’éditer son premier roman que vous aurez le bonheur de lire, nous l’espérons, à l’automne 2016 !
Merci à tous ceux qui, de près ou de loin, ont pu rendre cet événement possible, et particulièrement à Julien Wagner qui a animé chaque samedi matin les ateliers d’écritures avec passion !

Rappel : les ateliers d’écriture Banlieue + et nos quartiers ont lieu un samedi sur de deux, de 10 heures à midi, à l’espace Aimé Césaire de Gennevilliers 6, rue du Luth.
Renseignements :
atelier-ecriture@banlieueplus.fr
Tél : 06 27 80 25 28

(Vous trouverez ci-dessous la nouvelle)

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L’atelier

Elle était arrivée en retard, et le café où le débat avait lieu bruissait de conciliabules et d’algarades. Quand elle l’aperçut, Sana la trouva hautaine, presque arrogante. Ce regard que Zora avait jeté sur elle, balayant par la même toute l’assistance, ce regard elle l’avait pris pour du dédain. Et puis leurs yeux s’étaient croisés. Ce sourire, si engageant, semblait tellement loin de l’image première que Sana s’était faite d’elle que la jeune femme s’en était retrouvée perturbée. Elle n’avait pas pour habitude de s’arrêter à une première impression. Ce sourire, furtif, c’était une ouverture, une fenêtre entrebaillée.

Le débat auquel Sana assistait ce jour-là prenait justement fin. Réunis dans un café feutré du centre de Paris, intervenants et participants profitaient de ce temps de flottement pour s’échanger cartes et propositions de projets. Sana était loin d’exceller dans cet exercice du relationnel et de l’échange presque forcé. Se vendre ? Elle ne savait pas faire. Réseauter ? Ça manquait de sincérité ! Alors elle observait ce ballet, souvent en retrait.

Mais ce jour-là, une jeune fille avait décidé de la sortir du coin où elle se terrait. Aussi spontanément que soudainement, elle s’était tournée vers elle et lui avait lancé, comme ça :

  • Salut ! Tu fais quoi ?

L’espace de quelques secondes, cette spontanéité abrupte coupa le souffle de Sana. Qu’est-ce qu’elle faisait ? Si elle le savait elle-même déjà, ce qu’elle passait son temps à foutre ! Elle allait et venait, produisait, élaborait, au gré des suggestions des uns et des demandes des autres. Plus de dix ans déjà qu’elle se regardait travailler sans grand enthousiasme. Plus de dix ans qu’elle n’avait ni le courage ni l’audace de tout envoyer valdinguer. Tant de temps perdu à tenter de se glisser dans la peau d’une autre !

  • Je suis pigiste et correctrice…
  • Ah cool ! Tu aimes écrire, donc ?

Cette soudaine curiosité n’était pas dénuée d’intérêt, Sana le savait bien. Elle avait entendu cette même jeune fille, qui semblait curieuse de ce qu’elle faisait, évoquer avec une journaliste son projet de recueil de témoignages de femmes. Ce n’est pas qu’elle trouvait l’entreprise inintéressante, elle n’avait juste rien à dire sur le sujet. Elle, ce qu’elle préférait, c’était faire parler les autres, accueillir leurs mots pour mieux les scruter, les décortiquer. Sana adorait ça, prêter une oreille attentive à ce qui est exprimé pour mieux extraire ce qui est dissimulé. Elle en était là de ses réflexions quand elle se rendit compte que la jeune fille attendait une réponse. Et elle n’était pas la seule. Zora, qui depuis le début les observait du coin de l’œil, avait l’air elle aussi de guetter le verdict.

Oui, Sana aimait écrire. C’était même une passion, un rêve qu’elle s’interdisait de réaliser, un idéal qu’elle ne s’autorisait pas à atteindre. C’était son petit trésor, la pépite dont elle ne parlait jamais de peur qu’on la lui dégrade, sa petite parcelle de paradis que personne ne pouvait ni piétiner ni ternir.

À son grand soulagement, elle n’eut pas le temps de répondre. Zora avait pris les devants.

  • En tout cas, si vous connaissez des gens qui aiment écrire, j’ai créé un petit atelier d’écriture où je pense qu’ils pourraient se plaire…

Sana s’était soudain raidie. La suite de la phrase, elle ne l’entendit pas. Elle avait tout à coup chaud, puis froid, elle frottait la paume de ses mains contre ses cuisses. Elle prit de manière mécanique la carte de visite que lui tendait Zora. Elle se tenait là, polie, souriante, un volcan à visage de glace. Le gouffre insondable que représentait à ses yeux le regard d’autrui ne lui avait jamais semblé aussi profond qu’à cet instant.

C’est ce petit quelque chose, cet infime appel que Sana perçut dans les yeux de Zora, qui la fit plonger. Cette manière que Zora a de s’exprimer en tenant ses poings serrés contre sa poitrine en plissant les yeux est irrésistible. Attention, prévient-elle, personne ne pourra détruire ce que je m’acharne à construire, et en même temps, ma générosité sera sans limites si vous acceptez de suivre le chemin que j’essaie de vous ouvrir. L’élan de Zora est contagieux. Il a tout emporté, tout fait voler en éclats. La peur du jugement des autres, le vertige de l’aventure, les affres du succès potentiel. Rien n’y a résisté. Les vannes ont sauté une à une, laissant jaillir cette soif d’écrire trop longtemps réprimée.

Les atermoiements de Sana ont entretemps fait fuir la jeune fille qui avait osé s’intéresser à elle. La jeune femme a l’oralité chaotique. Si elle ne pouvait s’adresser aux gens que par écrit, elle le ferait sans hésiter. Les mots ne réussissent pas à franchir le seuil de ses lèvres. Ils se heurtent à la barrière des dents, s’entremêlent et se perdent dans son gosier. Quand elle ouvre la bouche, elle ne lit qu’ennui et embarras dans le regard de ceux à qui elle s’adresse. Non vraiment, les idées ne s’alignent avec aisance que quand ses doigts en tracent les lettres.

En attendant, elle profite de ce tête à tête inattendu avec Zora pour lui permettre d’entrapercevoir la source auprès de laquelle elle s’abreuve. Une petite voix intérieure l’y pousse. Voilà plus de dix années qu’elle fait siens les avis de personnes la menant sur des chemins qu’elle n’aurait pas forcément choisi d’emprunter. La petite voix lui dit que le passage qu’on lui ouvre ce jour-là est meilleur, salutaire.

Quand elle ose enfin lui avouer qu’il lui arrive souvent d’écrire, et que c’est de surcroit une activité qu’elle affectionne tout particulièrement, Zora lui donne aussitôt rendez-vous pour le lendemain.

  • Donne-moi ton numéro, que je t’envoie l’adresse. Tu es libre demain ?
  • Euh… demain ?

La petite voix lui hurle de répondre par l’affirmative. Sana dit ‘je vais voir’.

  • Écoute, je te laisse l’adresse. Viens à l’atelier, au moins pour voir ce qu’on fait. Si ça te plait tant mieux ! Ok ?
  • D’accord…

La petite voix la traite de lâche. Sana le sait, elle s’abrite derrière le manque de confiance, la crainte de la critique ou le sentiment d’illégitimité. Foutaises ! Au fond, elle a compris qu’elle va devoir emprunter sa propre allée plutôt que de se perdre sur celle des autres, et cette inévitable mise à nu la pétrifie.

***************

Le lendemain, elle est la première arrivée à l’adresse que lui a indiquée Zora. Dégonflée comme elle peut l’être, elle a préféré partir très tôt, quitte à se pointer très en avance et à attendre plutôt que d’arriver en retard et être dévisagée comme la nouvelle qui débarque. En sortant un énorme sac poubelle, le gardien des lieux l’aperçoit faisant le pied de grue devant le bâtiment, une sorte de ferme réhabilitée, et il s’empresse de l’inviter à rentrer. Elle a l’impression de susciter chez lui de la pitié. Elle se trompe, c’est juste de la bienséance. Sana remercie et s’installe en bout de table. La jeune femme a besoin de cette vue d’ensemble, de garder un œil sur tout et sur tout le monde.

Sana n’en mène pas large pourtant. Elle imagine tout et son contraire. En même temps, quelque chose lui dit qu’elle est à sa place. Enfin. Elle ne sait absolument pas à quoi s’attendre, mais de manière aussi évidente qu’inexplicable, la jeune femme a un pressentiment : elle est arrivée à hauteur d’un sens giratoire et s’apprête à prendre la bonne sortie. Des sentiments aussi puissants que contraires l’assaillent, mais cela ne l’empêche pas de prendre quelques photos avec son téléphone et de les envoyer à son mari, accompagnées de la mention ‘bien arrivée. À quelle sauce je vais être mangée ?’ Nicolas, c’est son prénom, lui répond par l’ironie. Il n’en peut plus de ses faux-fuyants. Cette habitude qu’elle a prise de cacher ses tourments comme ses envies profondes derrière l’humour et la boutade l’excèdent. Il ne cesse pourtant de le lui répéter : ce qu’elle écrit risque de résonner en un nombre certain de personnes. Sana, elle, persiste à pleurnicher, pointant ses freins pour mieux cacher sa couardise. Qu’est-ce que tu attends, qu’on te déroule le tapis rouge, c’est ça ? finit souvent par lâcher Nicolas, rompu.

Elle en est là de ses réflexions, quand Siham arrive. Avenante, la jeune fille met d’emblée Sana à l’aise, lui parlant des exercices déjà pratiqués à l’atelier tout en l’interrogeant sur son parcours. Elle est suivie de près par Zora, qui arrive pliant sous le poids des cabas et panières qu’elle transporte. La mamma a pensé à tout et à chacun : les accros au café, les fous de thé, les dépendants aux viennoiseries, les sucres et les sans-sucres, etc. Entretemps, Assia s’est installée à la droite de Sana. Elle est suivie de près par Julien, le professeur, par Rkia et Latifa, puis par Blandine, et enfin par Abdel et Malika.

Le professeur, tiens ! Revenons-y ! Il déboule dans la salle, jette sa sacoche sur la table, balance un exemplaire du Monde plié en quatre, admire le très haut plafond de la bâtisse qui les abrite tout en retirant son manteau, et puis s’installe. Naturel et spontanéité sont deux qualificatifs qui le définiraient bien, se dit alors Sana, qui l’observe depuis que Siham lui a indiqué que c’est lui qui dirige les ateliers. Au fil des semaines, elle va ajouter d’autres caractéristiques le concernant : péremptoire (pour ne pas dire autoritaire), dynamique (pour ne pas dire excité), franc (pour ne pas dire tranchant), malicieux (pour ne pas dire caustique). Elle va aussi le voir passer aisément de la critique acéré au compliment le plus sincère et le plus stimulant. Jamais injuste, elle va également constater qu’il ne se départit jamais d’un côté mordant qui fait hurler d’indignation ou de rire, c’est selon.

En attendant, depuis son bout de table, ce qu’elle observe la réjouit, la frappe et l’inquiète tout à la fois. Les échanges sont rudes, les avis sont spontanés, le ton est très libre. On ose tout dire, tout exprimer, le meilleur comme le pire. Et pour cause ! Aucune des jeunes femmes présentes ne s’accorde ne serait-ce qu’une once de crédit. En même temps, le compte de sournoiseries et autres piques cruelles affichent un solde largement créditeur. Ont-elles seulement conscience du fait que ce qu’elles écrivent ou évoquent déborde d’émotions contenues, qu’elles sont à la fois lumineuses et étriquées ? Elles, s’interrogent sur leur légitimité. Leur exceptionnelle singularité constitue leur principale richesse. S’en rendent-elles compte ? Pas vraiment. Elles persistent à croire que l’écriture est réservée à ceux qu’elles voient en librairie ou sur les plateaux télé. Elles crèvent d’envie de révéler leur goût pour l’écriture, mais ne cessent de dénigrer leurs textes. Sana y voit souvent des pépites ne demandant qu’à être polies. Elles au contraire, ne cessent de geindre, de se jauger, de se comparer.

À l’heure du déjeuner, qu’elles choisissent ce jour-là de prendre en commun alors que Julien s’est éclipsé pour un rendez-vous, elles se livrent et se racontent avec pudeur mais sans faux-semblants, dévoilant leurs doutes, leurs douleurs, leurs batailles et leurs indignations. Elles n’imaginent alors pas à quel point elles constituent pour Sana une source inépuisable d’inspiration. C’est Zora qui exprimera ce dont Sana est convaincue, et surtout ce dont elles n’ont encore une fois pas l’air d’avoir conscience.

  • Vous savez qu’on pourrait écrire un livre avec ce qu’on raconte ?

Et elle insiste, tapant du bout de son index sur la table.

  • Moi je vous dis, il va falloir le faire ! Et ça cartonnera j’en suis sûre !

Mais que racontent-elles au juste ? Elles révèlent les ambitions étouffées, les initiatives bafouées, la soif de revanche. Elles accusent et dédouanent tout à la fois des parents qui n’ont fait qu’essayer de faire au mieux. Leurs anecdotes disent tout et son contraire. Elles pointent les défaillances tout en s’attendrissant sur les douleurs. Elles racontent le déracinement et l’exil de leurs aînés, elles expliquent les peurs et incompréhensions, elles expriment leur extraordinaire cri d’amour à des parents dont elles admirent la combativité, elles font revivre des générations et des époques. Bref, elles racontent ces petites histoires qui ont fait l’Histoire de France. Mais qu’attendent-elles pour divulguer ces mémoires dans lesquelles tant de gens se reconnaîtraient !

Sana en ressort à la fois secouée et heureuse, à la fois bouleversée et transportée. Elle vient de prendre conscience d’une chose, essentielle : elle a trouvé sa place. En réalité, elle savait exactement où elle se trouvait, cette place. Elle ne faisait qu’attendre qu’on l’y conduise. Zora venait de le faire. Appeler son mari. Ce fut son premier réflexe. Un sourire béat se dessinait sur son visage. Sur le chemin de la gare, des personnes la dévisagèrent bizarrement. Elle se rendit alors compte qu’elle riait presque. Son corps exprimait ce que son esprit avait encore du mal à assimiler. Elle venait d’avoir accès à son moi véritable. Restait à l’écouter et à le suivre, quitte à tout bazarder, balayer tout ce qu’elle s’est évertuée à construire.

Quand il décroche, Sana a tout juste le temps de demander à Nicolas si tout va bien. Il lui répond à peine et s’empresse de s’excuser. Durant son absence, le planning de gestion de la maison n’a pas été respecté.

  • « Pas grave ! On s’en contrefiche ! C’est pas grave ! »

Il est estomaqué. Il en reste sans voix. Il faut dire qu’il n’a pas l’habitude. Lui qui s’attendait à crouler sous un déluge d’épithètes pas franchement flatteurs, voire à un anathème en règle contre la gente masculine, n’en revient pas.

  • « Les filles ! Ramsès II nous pardonne !! C’est un miracle !! » lance-t-il en s’adressant à leur deux filles.

Ce surnom de Ramsès II, c’est l’aînée de Sana qui le lui a attribué en l’honneur de cette propension qu’elle a à tout vouloir régenter, contrôler, maitriser. Elle qui s’était juré de ne rien faire comme sa mère, ce général en chef qui agençait, calibrait les journées de ses enfants à la minute près, a finalement tout fait comme elle ! Elle choisit pourtant de ne pas relever l’affront et enchaine sur l’atelier. Ce qu’elle décrit à son époux et l’enthousiasme que ce dernier entend le réjouissent. Il a trouvé de quoi l’occuper pour être tranquille et ne plus l’entendre rugir.

  • « Cet atelier d’écriture, tu ne le rateras pour rien au monde ok ?! lui lance-t-il, impérieux.
  • Je n’en ai pas l’intention ! » lui répond-elle en pouffant de rire.

Le trajet de retour dure près d’une heure. Dans son sac, Sana emporte toujours un, voire plusieurs livres. Ce jour-là, elle en sort un mais le garde fermé, jouant du pouce avec la couverture, incapable de l’ouvrir. Elle est perdue dans ses pensées, le sourire extatique ne la quitte plus. Sana vient de se trouver. Elle qui jusque là n’était qu’un personnage social vient de recoller des morceaux d’elle-même. Ces deux heures d’atelier ont violemment réveillé la personne qu’elle est réellement. La véritable Sana est en train de se déployer, de se relever. Elle prend même une chaise et s’installe. Elle a décidé de ne jamais repartir. Et cela la déstabilise autant que ça l’enchante.

J’étais jusque là en constant déséquilibre. Il fallait bien que je m’accroche à quelque chose pour ne pas chanceler, sombrer, m’abîmer, entrainant tout mon équipage à ma suite. Alors j’ai toujours fait en sorte de tout maîtriser, de tout dominer, de soumettre mon entourage à la moindre de mes exigences. En réalité, je me suis acharnée à domestiquer l’insurmontable, m’agitant et m’excitant dans un néant inlassablement renouvelé. Jusqu’à quand ?

Assmaa Rakho-Mom

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